Oubliez le Baudelaire qui trône au beau milieu du programme du bac de Français. Oubliez vos cours sur Les Fleurs du Mal. Car le Baudelaire érotique et licencieux est surtout l’une des victimes les plus célèbres de la censure.

« Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants – Dans l’épaisseur de ta crinière lourde – Dans tes jupons remplis de ton parfum » (Le Léthé). Nous sommes en 1857. La France du Second Empire s’émeut et se scandalise. Même réputée comme assez libérale sur le plan des mœurs et des arts, elle voit dans le recueil de poésie Les Fleurs du Mal d’un certain Charles Baudelaire une véritable œuvre pornographique.

Rops Baudelaire A une mendiante rousse

Illustration de Félicien Rops pour
A une mendiante rousse

« L’odieux y côtoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect » écrit-on dans le Figaro. Très vite, la justice s’en mêle et cloue au pilori six textes parties prenantes du recueil : Les Bijoux, Lesbos, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Femmes damnées et Les Métamorphoses du vampire. Outrageux pour la morale publique et les bonnes mœurs.

Baudelaire, les Fleurs du Mal et les lesbiennes

Mais qu’Est-ce qui rend Baudelaire si scandaleux ? Six textes, en fait, six poèmes que l’écrivain rebaptisera lui-même les « épaves », jetés au rebut par le tribunal au titre, entre autres choses, de l’incitation à l’homosexualité, de la pornographie, et même du sadisme.

Censurés donc, Les Bijoux, Lesbos, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Femmes damnées et Les Métamorphoses du vampire, tant d’œuvres qui font aujourd’hui partie des classiques de la poésie française.

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Les Bijoux

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’œil fatal, répondit d’une voix despotique :
— « Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Femmes damnées

Le poète tente bien d’intercéder auprès de l’Impératrice, de montrer patte blanche aux autorités, rien n’y fait : il est un licencieux et rien de qu’il pourra dire pour démontrer sa bonne foi n’yc hangera rien. Une longue traversée du désert s’en suit. Jusqu’à la Belgique.

Baudelaire, les Epaves et Félicien Rops

Le calvaire du poète censuré va durer près de dix ans, jusqu’en 1866, où il se décide finalement à publier Les Epaves, un recueil composé des six poèmes érotiques incriminés et de 16 nouveautés, hors de la juridiction française.

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t’a surprise le plaisir.

Le jet d’eau

Par sa luxure et son dédain
Ta lèvre amère nous provoque ;
Cette lèvre, c’est un Éden
Qui nous attire et qui nous choque.
Quelle luxure ! et quel dédain !

Le monstre

Mais c’est surtout en Belgique que Baudelaire fait la rencontre de Félicien Rops, un illustrateur qui partage avec l’écrivain français certains points de vue sur le monde. Rops propose à Baudelaire une série d’illustrations pour ces Fleurs du Mal (version augmentée), qui font passer le caractère pornographique des poèmes pour une plaisanterie.

Mais le poète s’éteint un an plus tard, à 56 ans, visiblement atteint par la mauvaise réputation qui l’accompagne désormais, autant que par la syhilis.

De la censure à la Pléiade

C’est en 1929, soit 72 ans après les faits, que le gouvernement de la République introduit une demande de révision du procès de 1857, dans le but d’autoriser la publication des Fleurs du Mal dans leur version intégral. Sans succès.

Et il faudra attendre 1949 pour que la chambre criminelle de la cour de cassation ne se décide finalement à lever la censure. Assez incroyable, quand on sait que le version des Fleurs du Mal qui est aujourd’hui encore étudiée dans les lycées français comprend les six poèmes licencieux.

De là à y ajouter les illustrations de Rops, il ne faut peut-être pas trop en demander.