Avec Les Onze Mille Verges et Les Exploits d’un jeune Don Juan, Guillaume Apollinaire, l’auteur du fameux recueil Alcools, a signé deux ouvrages indispensables à une bibliothèque érotomane. Retour sur la double passion d’un écrivain pour la littérature et pour le sexe.

Ils feraient presque passer le Journal du Hard pour une émission pour enfants. Les exploits d’un jeune Don Juan et Les 11000 Verges, deux romans parus sous la plume de l’un des plus grands écrivains français de son époque, sont des merveilles pour quiconque aime à la fois la littérature et les histoires de cul les plus salaces.

Guillaume Apollinaire : les exploiits d'un jeune Don Juan

il faut saisir la passion du jeune Guillaume Apollinaire
pour la littérature érotique, et même pornographique

Prenez donc le prince Vibescu, héros des 11000 Verges : il est à la fois obsédé sexuel, sodomite, bisexuel, sadique, masochiste et scatophile.

Curiosa et pornographie

Mais comment en est-on arrivé là ? A ces histoires si perverses, si pornographiques ? Pour comprendre, il faut saisir la passion du jeune Guillaume Apollinaire pour la littérature érotique, et même pornographique.

A vingt ans, le jeune écrivain publiait déjà sous le manteau un roman cochon Mirely ou le petit trou pas cher (disparu depuis). Incorrigible érotomane, Apollinaire conjugue sa passion pour les lettres avec celle, non moins envahissante, pour les choses du sexe. A travers les curiosa, ces œuvres reléguées au second plan pour cause de contenu licencieux, le jeune homme exhume tout un pan de la littérature mondiale jusqu’alors enfouie au plus profond des Enfers des bibliothèques.

En 1908 – Apollinaire a alors 28 ans – il rejoint les frères Briffaut, éditeurs de leur état, dans l’aventure de la Bibliothèque des Curiosités, dont la vocation est de traduire, commenter et publier quelques uns de ces ouvrages pornographiques.

[encart]Les Onze Mille Verges
Le prince Vibescu parcoure l’Europe en quête d’aventures érotiques extrêmes et sans limites.

Les exploits d’un jeune Don Juan
Un jeune homme de bonne famille fasciné par les cuisses des femmes séduit tout son entourage féminin.

>>> l’oeuvre pornographique d’Apollinaire[/encart]

Bourreau de travail et passionné par ses recherches, Apollinaire préface les œuvres cachées et ainsi rééditées : un commentaire de 129 pages vient accompagner la publication de Fanny Hill de John Cleland. Las ! Les frères Briffaut sont courageux, mais pas téméraires. Devant l’absence de tabou de certains des livres, ils ordonnent une censure, une réécriture plus pudique de certains passages.

Ce à quoi Apollinaire se plie, en apparence au moins. Car, parallèlement à son travail chez les Briffaut, il poursuit sa publication clandestine de versions non expurgées des mêmes ouvrages. Il y a de l’éthique chez le pornographe.

librairie érotique

Apollinaire publiera ainsi, en double, nombre d’œuvres érotiques ou très franchement cochonnes, aidé parfois par ses amis écrivains. C’est assisté de Blaise Cendrars qu’il traduit d’un allemand de circonstance le très attendu Mémoires d’une Chanteuse Allemande, œuvre tellement porno pour l’époque qu’elle existera sous le manteau, dans une traduction fidèle, en même temps que dans une version officielle.

Apollinaire ou le sexe pour le sexe

Nul hasard donc, dans le fait qu’Apollinaire, considéré par beaucoup comme l’inventeur de la poésie moderne, se consacre avec le plus grand sérieux et la plus grande passion à la rédaction des « Exploits » ou des « 11000 ». Les liens entre littérature et érotisme, entre lettres et sexe sont pour lui une évidence. Ces deux ouvrages ne sont en aucun cas des OVNIs dans l’œuvre du poète.

Guillaume Apollinaire porno

Les exploits d’un jeune Don Juan
film de Gianfranco Mingozzi, 1987

On aura beau argumenter et chercher – et il y a sans doute un fond de vérité – voir dans les aventures de Vibescu une promenade à travers l’Europe politique, historique et culturelle de son temps, un prétexte à un propos plus vertueux – comme si l’art d’exciter les sens était bas et indigne d’un Apollinaire – il y a chez l’écrivain cette fascination pour ce que les lettres peuvent nourrir de fantasmes, dire d’indicible et même d’impensable.

On aimerait trouver chez les pornographes d’aujourd’hui tant de sincérité dans la démarche, et tant d’audace.

A lire : Apollinaire et la bibliothèque des curieux, par Nicolas Malais