Ecrivain avant toute chose, Leopold von Sacher-Masoch a vu, de son vivant, son nom associé au masochisme et adossé à celui de Sade pour qualifier ce qui est alors une perversion. A son corps défendant. Alors, Sacher-Masoch inventeur du SM ?

Tout commence en 1886. Leopold von Sacher-Masoch a alors cinquante ans. Il a déjà publié son œuvre majeure, La Vénus à la fourrure, et plusieurs autres romans où il s’ouvre de sa passion pour l’obéissance et la volupté de la soumission à une femme. Donatien de Sade est mort depuis déjà longtemps.

Le sadisme, terme dérivé du nom de l’auteur français, ne désigne alors qu’un horizon flou de perversion, d’immoralité. Le docteur autrichien Richard von Krafft-Ebing a d’autres vues pour la postérité des deux écrivains : il publie Psychopathia Sexualis, ouvrage dans lequel il forge le terme masochisme – perversion par laquelle le sujet pathologique n’éprouve de plaisirs que dans sa propre souffrance – auquel il accole celui de sadisme – perversion par laquelle le sujet pathologique n’éprouve de plaisirs que dans la souffrance d’autrui.

Sacher-Masoch SM moderne

d’un certain point de vue, Sacher-Masoch est
l’inventeur du SM moderne, consensuel

Sacher-Masoch a beau protester, la messe est dite : le sadomasochisme désignera désormais cette effrayante déviance où se mêlent, dans la plus terrible perversion, sexe et violence, souffrances et plaisirs, crimes et vices.

Sacher-Masoch et Sade : postérités croisées

Heureusement pour Sade, voici qu’arrivent les surréalistes et leur contestation de l’ordre moral établi. On relit le « Divin Marquis », on le pare de toutes les qualités, esthétiques mais aussi philosophiques. On voit en lui le pourfendeur du puritanisme, l’explorateur du désir humain tel qu’il devrait s’entendre hors de toute pudibonderie.

Voici Sade réhabilité. Mais pauvre Sacher-Masoch : il n’est que le parent pauvre de cette dualité maître(sse) / soumis(e), que le pâle reflet de Sade dans le miroir du sadomasochisme.

Et puis voilà Deleuze. Années 1960, le philosophe français se lance dans une explication de textes des écrits de Sacher-Masoch. Il analyse comment le plaisir se réfugie dans la loi. Et comment le masochiste va chercher en elle la possibilité du plaisir. Deleuze veut sortir de l’opposition classique que fait la psychanalyse entre l’actif et le passif, le sadisme et le masochisme.

Une critique assez virulente de la psychanalyse qui, de fait, réhabilite Sacher-Masoch dans le monde intellectuel. Le pervers, c’est Krafft-Ebing lui-même. Mais le mal est fait : peu lu, Sacher-Masoch reste aux yeux du grand-public le double passif de Sade, le co-inventeur, bien malgré lui, de ce trouble honteux qu’est le sadomasochisme.

Sacher-Masoch et le SM consensuel

Ce que relève Deleuze chez Sacher-Masoch, c’est cet amour pour le contrat. Ce contrat qu’il évoque dans La Vénus à la Fourrure et dont l’homme a fait l’expérience dans sa propre vie. Avec une dénommée Fanny Pistor, d’abord, puis avec sa Wanda, son épouse Aurora Rûmelin, dans laquelle il croit reconnaître les traits de l’héroïne de La Vénus à la Fourrure.

« Je m’oblige, sur ma parole d’honneur, à être l’esclave de Mme Wanda von Dunajew, tout à fait comme elle le demande, et à me soumettre sans résistance à tout ce qu’elle m’imposera ». Les termes du contrat entre l’écrivain et sa femme peuvent paraître aujourd’hui excessifs, poussés à l’extrême. Mais c’est pourtant bien là que se situe la principale divergence entre Sade et Sacher-Masoch. Là où le « Divin Marquis » trouve son plaisir dans la ritualisation, Sacher-Masoch le trouve dans le contrat, la loi et, disons-le, la consensualité.

Sacher-Masoch homme soumis

Inventeur du sadomasochisme moderne, Sacher-Masoch ? Peut-être bien. Mais au sens où la relation maîtresse / soumis ne peut relever que d’un projet commun, que d’une envie partagée d’aller au bout de ce plaisir là. Là où l’on retrouve cette sexualité qu’on appelle aujourd’hui le SM, qui ne peut s’envisager que dans le cadre d’un contrat, formel ou non, visant nécessairement à la satisfaction des fantasmes des deux parties.

Bien entendu, il se trouvera toujours quelques donneurs de leçons pour psychanalyser, au mieux, ou pour « pathologiser », au pire, la sexualité d’autrui – comme les mêmes l’ont fait de l’homosexualité, de l’échangisme ou de toute autre « déviance » – mais c’est le fait de l’Etat de Droit que de garantir à chacun le plein exercice de sa propre Liberté – y compris sexuelle – à la seule condition de ne pas empiéter sur la Liberté d’autrui.