Véritable icône de la révolution sexuelle des années 1970, Sylvia Kristel s’est éteinte le 17 octobre dernier à l’âge de 60 ans. Notre magazine de l’érotisme se devait de rendre hommage à celle qui a incarné pendant quatre décennies une certaine idée libertine.

Il eut été difficile d’imaginer à quel point la nouvelle allait émouvoir la France entière, et même le monde. L’annonce de la mort prématurée de Sylvia Kristel, alias Emmanuelle dans le film éponyme a suscité une vague d’hommages anonymes, notamment sur internet, sans clivage de générations.

Sylvia Kristel l'anti-vierge

la femme française apprend qu’il y a, peut-être,
autre chose que la société conventionnelle et la fidélité

Pour beaucoup, l’évocation de Sylvia Kristel sur sa chaise en rotin a tout d’une Madeleine de Proust érotique, le souvenir d’un émoi, parfois le premier, qui traverse les âges et défie la logique du porno gonzo, celui où l’on montre tout, et plus. Comment devient-on une icône érotique, y compris malgré soi, oserait-on dire à son corps défendant ?

Emmanuelle Arsan, l’antivierge venue d’Orient

L’aventure Emmanuelle débute il y a plus de cinquante ans, quand, en 1957, un éditeur parisien, Eric Losfeld, reçoit un volumineux manuscrit signé d’une toute jeune femme, Emmanuelle Arsan. Cette française d’origine thaïlandaise, qui a toujours entouré sa personne d’un voile mystérieux a alors entre 17 et 25 ans (on ignore à ce jour, sa réelle date de naissance). Elle raconte l’histoire d’Emmanuelle, une épouse de coopérant qui rejoint son mari, Jean, à Bangkok, où celui-ci est parti travailler.

Commence alors pour Emmanuelle une quête insensée de plaisirs, elle, qui, selon ses dires, n’a jamais trompé son mari tandis qu’elle restait seule à Paris. Commence aussi une saga érotique littéraire et cinématographique qui dure encore aujourd’hui, marquée par la fascination du public et l’ire des autorités de censure.

Sylvia Kristel 03 Emmanuelle

Sylvia Kristel s’est condamnée à devenir
l’icône du libertinage moderne

Le manuscrit de la jeune Emmanuelle contient en fait ce qui sera deux livres : Emmanuelle, bien sûr, et sa suite, L’Anti-Vierge, qui seront publiés respectivement en 1959 et 1960. Immédiatement , le nouveau pouvoir gaulliste réagit, interdisant non pas le livre, mais la publicité qui pourrait en être faite.

Malgré toutes ces préventions, les deux ouvrages sont un succès phénoménal. On y découvre le parcours initiatique de la jeune femme dans un Extrême-Orient à la fois réel et fantasmé et l’histoire – érotique à souhait – est prétexte à toute sorte de divagation sur la place du désir, de la fidélité des corps et de l’érotisme.

Et c’est bien cela qui tranche avec les ouvrages pornographiques de l’époque : Emmanuelle et, peut-être plus encore sa suite, sont des livres, si ce n’est à thèse, au moins à propos. Ce n’est plus l’homme et lui seul qui initie la femme au plaisir des sens, mais des femmes également. La sexualité débridée ne se cache plus, elle s’expose, se revendique haut et fort.

Sylvia Kristel et le rêve d’Emmanuelle

Il faudra attendre quinze ans pour que Just Jaeckin, trouve en Sylvia Kristel la comédienne capable d’incarner cette Emmanuelle devenue mythique. Les actrices en vue ont refusé le rôle, mais celui-ci semble taillé sur mesure pour cette jeune et jolie comédienne et mannequin d’origine néerlandaise.

Dès sa sortie, le film fait le « buzz », comme on dit aujourd’hui. Le pouvoir gaulliste qui n’en finit pas de se mourir, tente à nouveau d’en gêner l’exploitation. Mai 68 est passé par là, et le très réac Maurice Druon cède la place à Michel Guy, plus ouvert, au Secrétariat d’Etat à la Culture. Malgré les coupes franches dans le film, Emmanuelle est un gigantesque succès. Plus que ça : un phénomène de société.

On se presse dans les cinémas pour voir cet objet étrange, pas du tout porno, pas seulement érotique, où la femme française apprend qu’il y a, peut-être, autre chose que la société conventionnelle et la fidélité. Sylvia Kristel y est magnifique. Et c’est peu de dire qu’elle n’est pas étrangère au triomphe planétaire d’Emmanuelle.

Sylvia Kristel 02 Lady Chatterley

Sylvia Kristel en Lady Chatterley

Mais, c’est bien connu, le succès a sa rançon. Sylvia Kristel a beau être une excellente actrice, jouer pour les plus grands (Vadim, Mocky, Chabrol…), elle ne parvient plus à se défaire de l’image sulfureuse que lui a conféré le film. Elle apparaitra bientôt dans les innombrables suites d’Emmanuelle, (jusqu’a en être la narratrice pour les plus tardives) ainsi que dans de nombreux autres productions plus moins érotiques : L’Amant de lady Chatterley, toujours de Jaeckin, Leçons très particulières d’Alan Myerson (1981) ou une biographie assez friponne de Mata-Hari.

Qu’on se le dise, Sylvia Kristel n’est pas une actrice porno (et on a rien ici, contre cette aimable profession), mais une véritable comédienne, avec un vrai talent dramatique.

Mais la force du film Emmanuelle, la beauté de Sylvia Kristel dans cette production qui n’est pourtant pas, en soi, un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma, a tout emporté sur son passage. Car, plus qu’un simple objet de cinéma, Emmanuelle, le film comme le roman, sont d’abord de profonds phénomènes sociologiques. Qu’une femme puisse prendre du plaisir dans le sexe, on pouvait encore le concevoir. Mais qu’elle puisse se libérer ainsi, avec davantage le consentement de son mari que son tutorat, l’idée est véritablement révolutionnaire.

Et voilà comment, presque quarante après sa sortie, un film demeure emblématique d’une façon de concevoir la sexualité : « la jalousie est un sentiment périmé » énonce Jean. Et, pour avoir joué et prêté son talent à sa beauté à ce manifeste du libertinage moderne, Sylvia Kristel s’est condamnée à en être l’icône atemporelle.