On connait toutes et tous La Bicyclette Bleue. Ne serait-ce que par son adaptation télé… On connait moins de Régine Deforges son travail d’éditrice et d’auteure à scandales. Entre érotisme et féminisme.

Tous les matins, elle consultait le Journal Officiel pour voir laquelle de ses publications avait été frappée de telle ou telle interdiction. Avant le succès du cycle de La Bicyclette Bleue, Régine Deforges était surtout connue pour être une éditrice infréquentable.

Par ses choix, par son refus des interdits, par son courage, Régine Deforges a toujours su rester une rebelle. Quand elle s’est éteinte, c’est une des grandes voix des « idées libertines » qui est partie. Nous laissant une œuvre à lire ou à relire absolument.

Deforges l’éditrice

1968. Un vent de révolte libertaire souffle sur la France et sur l’Occident. Une jeune femme de la trentaine, libraire de son état, fonde sa propre maison d’édition : L’Or du Temps. Premier scandale : aucune femme n’est éditrice, ce n’est pas leur rôle. Second scandale : la première publication de cette audacieuse pionnière est Le Con d’Irène (publié sous le titre Irène), le texte clandestin d’Aragon :

Que j’aime voir un con rebondir.

Comme il se tend vers nos yeux, comme il bombe, attirant et gonflé, avec sa chevelure d’où sort, pareil aux trois déesses nues au-dessus des arbres du Mont Ida, l’éclat incomparable du ventre et des deux cuisses. Touchez mais touchez donc vous ne sauriez faire un meilleur emploi de vos mains. Touchez ce sourire voluptueux, dessinez de vos doigts l’hiatus ravissant. Là que vos deux paumes immobiles, vos phalanges éprises à cette courbe avancée se joignent vers le point le plus dur, le meilleur, qui soulève l’ogive sainte à son sommet, ô mon église.

L’ouvrage est saisi. Mais Régine Deforges ne baisse pas les bras. Son travail d’éditrice marchera désormais sur deux pieds : le féminisme – un catalogue entier consacré aux œuvres de femmes d’avant 1960 – et le refus de la censure – des œuvres interdites de Restif de la Bretonne, Apollinaire et Gautier, entre autres – font d’elle l’éditrice à abattre.

Côté littérature contemporaine, Deforges fait vivre son penchant pour l’érotisme littéraire : La Nue, de Michel Bernard (1969) contribue à la réputation sulfureuse de sa maison d’édition. Les condamnations pleuvent, jusqu’à la privation des droits civiques. Les lourdes amendes pour « outrage aux bonnes mœurs » auront raison de la santé économique de L’Or du Temps.

Régine Deforges, l’auteure

Bien sûr, il y eut l’incroyable succès de La Bicyclette Bleue, à partir de 1981. Mais on ne comprend guère Régine Deforges, l’auteure, sans cet épisode de son enfance, quand on vole à la jeune fille de 15 ans son journal intime. Elle y raconte sa passion pour une autre jeune femme. La petite ville de Montmorillon en Poitou est sous le choc, et force l’adolescente à brûler tous ses cahiers.

L’érotisme tiendra une place prépondérante dans l’œuvre de l’écrivaine. Contes Pervers, en 1980, sera suivi de Lola et quelques autres (1981), deux recueils d’un érotisme brûlant, forcément pornographique pour les bien-pensants.

En pleine gloire, l’érotisme de l’auteure ne désarme pas. En 1994, presque en même temps que le cinquième volume de sa grande saga à succès, elle publie un nouveau recueil Troubles de femmes, puis dans la foulée un roman L’Orage (1996) :

J’ai couru chercher de l’eau à la fontaine. L’arrosoir était si pesant que j’ai dû le porter à deux mains. J’ai fait plusieurs voyages, tant la terre était assoiffée. J’avais mal aux reins et aux mains. Je me suis assise sur la pierre tombale voisine, tu sais, celle de ce poète dont nous n’avons jamais réussi à trouver le moindre recueil. Ma robe noire était si mouillée qu’elle me collait au corps. J’étais plus que nue, d’autant qu’avec cette chaleur je n’avais rien dessous. Je me suis tournée vers toi, j’ai remonté ma robe et ouvert mes cuisses pour que tu voies bien ma toison et ma fente. Je l’ai écartée comme tu aimes que je le fasse. C’était bon de sentir ton regard sur moi… La rugosité de la pierre me meurtrissait les fesses. Je me suis trémoussée lentement, puis de plus en plus vite, sans oublier de m’ouvrir, jusqu’à ce que j’aie mal, puis… j’ai crié en refermant les cuisses sur le plaisir que tu m’avais donné.

En 1999 – signe des temps, peut-être – c’est le magazine ELLE qui publie de larges extraits de son nouveau recueil érotique, Rencontres Ferroviaires, en supplément des numéros d’été.