Et si les sex-blogueuses n’étaient finalement que de vraies réacs ? Les féministes pro-sexe du début des années 2000 seraient-elles devenues, à force de commenter la sexualité des autres, les nouvelles inquisitrices du cul ? Portrait croisé des deux stars du sex-blogging.

A ma gauche, Agnès Giard, journaliste, auteure, spécialiste reconnue de la modernité au Japon, sex-blogueuse sur liberation.fr et, aux dernières nouvelles, doctorante en anthropologie. A ma… gauche aussi, Maïa Mazaurette, journaliste, auteure aussi, spécialiste de… sexualité (?).

Là où l’une s’illustre par des articles fort documentés (a priori) sur les marges de la sexualité humaine, l’autre tient une chronique des mœurs sexuelles de ses contemporains dans un style enlevé et très « blog ».

Les deux sex-blogueuses stars

Agnès Giard (A.G.), c’est le blog Les 400 Culs, hébergé par Libé, un joyeux fouillis culturel et artistique de « sexe bizarre » (le titre d’un des livres de l’auteure), de découvertes érotiques « décalées » (pour le moins) et de valeurs sûres de la culture cul. Quand on lit A.G., on apprend des tas de choses passionnantes, notamment sur le sexe au Japon.

sex-blogueuses : Agnès Giard

Agnès Giard est une spécialiste reconnue de la culture japonaise et des questions de sexualité au Japon

Maïa Mazaurette (M.M.), c’est le blog Sex Actu, hébergé par GQ, un mélange de trouvailles cul 2.0 et de chroniques mi-perso, mi-engagée. Quand on lit M.M., on n’apprend pas toujours grand-chose, mais on rigole, car c’est plutôt bien écrit.

Ces deux sex-blogueuses stars sont suivies par des centaines d’internautes en quête de chroniques croustillantes. Chez l’une comme chez l’autre, on parle de sexe avec un certain talent et une apparente joie de vivre qui font plutôt plaisir à lire.

Les sex-blogueuses et le libertinage

Tout pourrait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Même si parfois M.M. nous fatigue un peu avec ses jugements définitifs, son petit jeu qui consiste à moquer les sextoys qui ne lui correspondent pas… Admettons : c’est de l’humour.

On a pourtant un vague sentiment de gêne à la lecture chronologique des papiers des deux sex-blogueuses : plus le temps passe, et plus le commentaire de la sexualité d’autrui se transforme, petit à petit, en jugement de valeur. On pense aux magazines féminins et féministes des débuts, devenus, pour beaucoup d’entre eux, des réceptacles conciliants de tous les conformismes.

Et puis, il y a cet article d’A.G. : Clubs échangistes : cul, morne plaine. On tombe des nues. Non pas qu’on soit gênés à l’idée de critiquer le milieu libertin (on ne s’en prive pas dans ces pages), mais là… Un vulgaire ramassis de clichés et de contre-vérités (vous serez ravis d’apprendre que la bisexualité féminine est obligatoire en club échangiste, et que la bisexualité masculine y est interdite, par exemple).

Non pas, disais-je, qu’on soit hostiles à toute critique des « libertins » modernes et de leurs pratiques, mais, devant tant d’erreurs factuelles et analytiques; on en vient forcément à se demander si A.Giard ne nous aurait pas raconté autant de craques sur les sujets qu’on maîtrise moins que l’ambiance des clubs échangistes…

On file sur le blog de M.M et là, c’est la consternation : « Agnès Giard assassine les clubs échangistes » se réjouit la sex-blogueuse. Avant d’ajouter, à ce propos : « Mes rares incursions confirment. Go go Agnès ».


Sex-blogueuses ou vraies réacs ?

Voilà un sport intéressant : assassiner les clubs échangistes. Surtout quand, de l’aveu même de M.M. quelques semaines auparavant, on n’y a été juste une fois « pour voir » (ah ! les gens qui vont en club libertin, « pour voir »).

Sans doute devant les nombreux courriers de ces fans stupéfaits par tant d’intolérance et de manque de rigueur journalistique, A.G. tente de rattraper le coup et publie une suite de témoignages de libertin-e-s authentiques (forcément authentiques) qui montrent que le libertinage en privé c’est bien, mais que, vraiment, les clubs c’est pô bien. Admettons ! (N’empêche qu’A.G. a aussi le droit de faire un tri parmi les « penseurs » sociologiques).

Alors, on fait une recherche sur les deux blogs des deux consœurs : « libertinage » et « échangisme », comme ça, pour en avoir le cœur net. Pas grand chose à signaler chez A.G., mais chez M.M, pardon ! Qu’est-ce qu’elle nous met la « féministe pro-sexe » ! La thèse de M.M. (son obsession devrais-je dire) : le prude-shaming, dont elle se sent victime. En gros, les personnes vivant une sexualité « pas comme les autres » auraient une fâcheuse tendance à ridiculiser le « sexe à la papa ».

Le prude-shaming en question

Sur le fond, on est d’accord avec l’argument : pourquoi se moquer de la sexualité d’autrui ? Chacun-e fait ses choix et vogue la galère, après tout ! Et puis, on se dit tout de même qu’il y a quelque chose qui cloche. Et puis, on repense à tous ces homophobes qui accusaient, dans les années 80, les militants gays et queers de faire du prosélytisme en faveur de l’homosexualité.

Bêtement, on pense à Poutine et sa loi anti « promotion de l’homosexualité », on pense à Boutin (« nous sommes envahis par les gays ») et puis on se dit que, s’agissant du libertinage et de l’échangisme, on n’est peut-être pas si loin de ça chez M.M. (ceci étant dit, les adeptes du BDSM en prennent autant et pour les mêmes raisons).

Alors, bien sûr, il y a des imbéciles partout : des BDSM qui pensent que toutes les autres sexualités ne valent pas un clou, des échangistes qui estiment leur attitude par rapport au sexe supérieure aux autres. Mais quoi ? Qui agresse l’autre au départ ? Qui est le plus ostracisé ? La minorité ou la majorité ?

Enfin, on pense à tous les fachos qui nous parlent de « racisme anti-blanc »… Comme si le racisme des uns justifiait le racisme des autres. Comme si l’intolérance sexuelle d’une poignée de sado-masos ou de libertins justifiait l’intolérance sexuelle de la majorité envers les minorités…

Non, Maïa, personne ne te force à devenir échangiste. Il suffit d’ouvrir les yeux : ce sont constamment les libertins et libertines qui sont moqués, jugés, tout comme les homos, les BDSM, bref, les minorités. Que certains croient malin de renvoyer la balle, c’est sans doute dommage. Mais cela n’autorise personne à remettre une couche d’intolérance et d’incompréhension. Comme dirait ma grand-mère : « si t’aimes pas ça, n’en dégoûte pas les autres ! ».